Qu'est-ce que l'innovation sociale ?
L’innovation sociale est une notion mouvante et peu étudiée en tant que telle. Il n’y a pas d’étude chiffrée et scientifique à date. Définir un cadre et référentiel est donc complexe : elle peut désigner autant un concept que des réalisations très concrètes sur des domaines variés. De nombreux acteurs - législateurs, experts - se sont saisis de cette question.
La loi relative à l'économie sociale et solidaire (ESS) du 31 juillet 2014 (article 15) est venue apporter un premier niveau de définition. Selon ce texte, un projet relève de l'innovation sociale lorsqu'il propose des produits ou services qui répondent à des besoins sociaux non ou mal satisfaits par le marché ou les politiques publiques, ou qui y répondent par une forme d'entreprise, un mode de production ou une organisation du travail nouveaux.
L'Avise, agence qui accompagne le développement de l'ESS et de l'innovation sociale en France, reprend cette même logique. Selon elle, l'innovation sociale consiste à apporter des réponses nouvelles à des besoins sociaux mal ou peu satisfaits, dans tous les secteurs : santé, alimentation, mobilité, énergie, habitat, environnement, etc. Le Conseil supérieur de l'économie sociale et solidaire complète cette définition : il précise que l'innovation sociale implique la participation et la coopération des acteurs concernés, notamment les usagers eux-mêmes, et qu'elle peut porter sur un produit, un service ou un mode d'organisation.
Le RAMEAU, laboratoire d’innovations partenariales créé en 2006, précise qu’une innovation sociale est un projet qui s’adresse à des populations et/ou des territoires incluant les plus fragiles. Elle a le potentiel pour impacter l’ensemble de l’écosystème. Elle doit pouvoir être reproduite à grande échelle et être viable à long terme.
Dans ce contexte, les acteurs de l’ESS et plus particulièrement les associations jouent un rôle clé : ces dernières sont des acteurs de terrain, au contact direct des besoins de proximité, avec la capacité de mobiliser des forces vives pour apporter des solutions concrètes. Mais attention, les associations ne sont pas les seules à développer des innovations sociales. Les collectivités, entreprises et institutions sont également à la manoeuvre.
Un point mérite d'être clarifié : l'innovation sociale n'est pas la même chose que l'utilité sociale. L'utilité sociale désigne les effets positifs d'une action sur un territoire ou une population. L'innovation sociale, elle, désigne la démarche par laquelle on invente une réponse nouvelle à un besoin non / peu satisfait. Un projet peut donc avoir un impact social sans être, à proprement parler, une innovation sociale, si la nouveauté de sa réponse n'est pas au cœur de sa démarche.
Une démarche qui suit des étapes précises
L'innovation sociale est un processus qui se déroule en plusieurs phases. Le RAMEAU détaille ce cheminement : la conception, l’expérimentation, la modélisation, l’essaimage et l’industrialisation de l’innovation :
- La conception : les besoins sont repérés ; des idées de solutions émergent. Cette étape coïncide souvent avec la constitution même d’une structure. L’innovation sociale se confond alors avec le projet fondateur. Toutefois, il ne s’agit pas du seul cas observable.
- L’expérimentation : les solutions imaginées sont testées. Au fur et à mesure, la structure porteuse affine et adapte ses réponses, en fonction des réalités rencontrées.
- La modélisation : il s’agit de formaliser les résultats de l’expérimentation, ce qui a fonctionné et le descriptif de la solution retenue (« la preuve de concept »), de capitaliser les fondements et les « principes actifs » qui font la pertinence de la solution. Cette étape est cruciale pour le développement de l’innovation à plus grande échelle, car elle permet à la structure porteuse de construire le développement de son projet, mais également de partager la « découverte », de la rendre accessible, et ainsi de permettre à d’autres acteurs de s’en saisir.
- L’essaimage : c’est la 1ère phase du déploiement à grande échelle de l’innovation. Elle permet de diffuser plus largement la solution grâce à un développement porté par la structure conceptrice (par une duplication de l’initiative via la création d’antennes sur le territoire par exemple).
- L’industrialisation : l’innovation sociale a pour finalité d’être diffusée largement. La solution doit en effet pouvoir s’adresser in fine au plus grand nombre, bien au-delà du champ d’action de la seule organisation « conceptrice ».
L’initiative entre dans les usages de l’écosystème et trouve son modèle définitif de fonctionnement. A ce stade, l’innovation peut devenir une politique publique, mais il n’est pas rare que s’ouvre aussi un nouveau marché, porté par des acteurs économiques. Cela oblige le porteur initial à se positionner pour savoir la place qu’il souhaite avoir dans le déploiement.
Ce cheminement est complexe et oblige le porteur de l’innovation à anticiper et adapter au fur et à mesure les modalités d’actions, les moyens à mobiliser, l’évaluation et la gouvernance du projet.
Un point à retenir : c’est un cheminement sur la durée !
Ce dont les porteurs de projet ont besoin à chaque étape
Ce découpage en étapes correspond à des besoins très concrets, qui changent selon le moment du projet.
En phase de conception, les besoins prioritaires des projets sont financiers, mais aussi en compétences et en réseaux pour avoir les moyens de lancer les premières actions.
Bénéficier de l’avis de tiers de confiance pour tester l’idée et affiner le projet sont utiles, et plus encore la capacité à mobiliser l’engagement d’une équipe pour agir ensemble. Au cours de cette phase, le rôle des incubateurs de l'ESS est primordial.
En phase d’expérimentation, les besoins financiers deviennent prioritaires. L’objectif est de mobiliser les ressources qui permettront la réalisation des missions.
Ces ressources prennent la forme de subventions / dons (le projet n’étant pas « rentable » en phase d’expérimentation).
Il est également important de commencer à réfléchir aux critères qui permettront de valoriser les résultats produits car cette phase de Recherche & Développement n’a de sens que si elle peut ensuite être pérennisée dans le cas où la solution fait sa « preuve de concept ». En phase expérimentale, il faut accepter le risque que la solution ne soit finalement pas suffisamment pertinente et/ou reproductible. C’est une réelle prise de risque inerrante à toute démarche d’innovation.
En phase de modélisation, phase cruciale, trois besoins prioritaires apparaissent :
- Financer l’ingénierie nécessaire à cette étape « intermédiaire »,
- Bénéficier d’accompagnements stratégiques pour qualifier l’innovation et définir les conditions des phases d’essaimage, voire d’industrialisation,
- Valoriser la phase expérimentale et démontrer que le projet a prouvé sa pertinence.
En phase d’essaimage, les besoins prioritaires des projets sont à nouveau financiers. L’objectif est de permettre à la structure porteuse de se consolider et de se développer.
Cette étape nécessite de l’investissement, notamment en matière de richesses humaines supplémentaires pour être en mesure d’augmenter la capacité d’actions réalisées. Il est souvent pertinent d’articuler ces besoins avec des apports en compétences (juridiques, financiers, RH, marketing, commercial…) et de l’accompagnement opérationnel (notamment, pour définir l’organisation de la structure la plus pertinente en vue de son essaimage).
En phase d’industrialisation, les besoins prioritaires portent sur les moyens d’irriguer le projet auprès de l’écosystème.
Cela nécessite à la fois de développer les réseaux de partenaires et de s’appuyer sur la valorisation de l’utilité sociale du projet pour pouvoir argumenter auprès des institutions qui contribuent à l’industrialisation de l’innovation. Que ce soit pour des raisons réglementaires, de co-construction de politiques publiques ou de capacité de production, cette étape est un moment clé de dialogue avec les acteurs publics.
Tout le monde est concerné par l’innovation sociale, c’est une démarche collective : le porteur, les habitants, les associations proches, les collectivités, fondations et entreprises, les acteurs publics et institutions. Chacun peut se mobiliser en fonction de ses enjeux et du stade de développement du projet d’innovation sociale.
L’accompagnement, un levier de consolidation des innovations sociales
Si l’on se place du point de vue des partenaires financeurs, les projets d’innovation sociale ont trois caractéristiques. Ils sont :
- Plus risqués car leur utilité sociale est difficilement mesurable à court terme
- Peu rentables puisque leur finalité n’est pas la recherche de rentabilité financière mais la réponse à un enjeu de société peu / mal couvert
- Plus complexes puisqu’ils sont souvent multi dimensionnels et relèvent de modèles hybrides
Dans ce contexte, l’accompagnement est un levier pour consolider le projet et sécuriser les partenaires. Il peut se matérialiser par l’apport de compétences stratégiques, opérationnelles, sur un temps court ou plus long, selon les besoins du projet. L’AVISE a cartographié la richesse de l’écosystème de l’accompagnement.
Soutenir l’innovation sociale, c’est avoir conscience de son impact… et de sa complexité ! Pour s’inspirer, la Fondation La France S’Engage a publié le livre blanc de l’innovation sociale (2024 - 2034) : les enjeux et pistes d’actions pour promouvoir les innovations sociales.

Elodie Julien
Experte Innovation sociale & territoriale
